29 mars 2008
Deeper and Deeper.
Etienne avait bu. Moi aussi j'avais bu. On allait au bar recharger nos verres comme si c'eût été du carburant pour nos virées en bas ou en haut, dans les cabines et dans le labyrinthe. Puis on repartait avec nos verres remplies à ras du bord qu'on semait forcément en marchant, laissant derrière nous une traînée de bière. On se tenait contre les murs aux endroits de passage et on riait comme des idiotes, tout s'y prêtait, les hommes qui venaient vers nous, téméraires, qui nous tripotaient gentiment et qu'on renvoyait en gloussant, ou ceux qui attendaient avec un regard humble allongé nu dans le sling ou dans la pénombre des backrooms. Notre insolence et notre désinvolture dans cette ambiance de solitude troquée contre du sexe en lumière tamisée nous faisait rire. L'alcool aussi, nous avait rendu ivre.
C'était comme si nous étions détachés de ce pourquoi tout le monde était là, comme si nous flottions au dessus de cette misère humaine. Parfois nous nous attachions à un homme qui passait là, nous nous tenions à lui pour ne pas tituber et nous le questionnions, des trucs qui ne se demandent pas dans ces endroits d'anonymat, le prénom et l'âge, la profession et tout un tas de trucs privés. Assortis de commentaires dépités en riant, à celui qui ferait la remarque la plus percutante. La plus méchante, peut-être. Et puis dans le fond d'une backroom où je fumais une clope, caché par Etienne, un homme est venu le toucher. Et Etienne s'est laissait faire, et très vite, il s'est retrouvé à genoux devant lui. Dans le brouillard alcoolisé où j'étais, je le voyais à genoux faire des mouvements avec sa tête, puis d'autres hommes sont venus, et très vite Etienne a été perdu dans la masse floue des corps qui révélaient à mesure des gémissements leur peaux extraordinairement blanche. Ce n'était plus qu'une nuée mouvante de gémissements et de frottements de peaux blanches, ce n'était plus qu'un tas de corps tendus amoncelés qui se rapprochaient et s'éloignaient, qui entamaient une danse sur-place difficile avec plusieurs meneurs et un tempo lâche. J'ai sorti mon iPod pour me mettre Othon Mataragas à fond dans les oreilles, assis sur le petit banc du fond, et je regardais cette magie éthérée de la solitude qui s'envoie à peine perdue se briser sur le corps des autres. Puis Etienne s'est levé, il dominait par sa taille ce monceau de corps ramassés contre lui, il a levé ses mains pour s'appuyer contre le plafond en vieilles pierres de cave, et autour de lui les petites formes floues tournaient, le tripotaient, le caressaient, semblaient vouloir lui voler la meilleure pièce de son corps, Etienne gémissait, moi j'avais envie de rire.
Je suis parti parler avec C., qui travaille chez Carrefour, caissier avec un complexe d'infériorité qui lui fait dire qu'il est hôte de caisse en chef ou quelque chose comme ça. Et puis il y avait P., aussi, maitre de cérémonie dans un grand restaurant. Il s'agissait de savoir si Julien Courbet était une personnalité ou pas. Pour C., de chez Carrefour qui l'avait reçu dans son Carrefour, c'était évident. Pas pour P., le maître de cérémonie, parce que tout de même, mon boulot, disait P., c'est de placer les personnalités en fonction de leur affinités, il faut beaucoup lire dans mon métier (de la presse poubelle?), alors non, Julien Courbet n'est pas une personnalité.
Je ne disais plus rien, j'avais envie de devenir invisible dans un recoin. Qu'on ne me voit pas, qu'on ne s'imagine pas un seul instant qu'il se passera quelque chose, il ne se passera rien.
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