25 décembre 2007
À quoi ça tient, Julien Boisselier mon amour?
Elle est blonde, les yeux clairs, une jolie bouche, c'est peut-être ça, justement, qui est jolie chez elle, c'est la bouche. Le reste, non, c'est banal, commun, fade. Comparés à de jolis traits, les siens deviennent même laids. Elle essaie une veste, la veste baille derrière, la petite ouverture au dessus des fesses est maintenue ouverte par sa taille généreuse. Elle me demande elle me va, cette veste? Moi je dis ouais, j'en avais marre d'être dans cette boutique. Elle continue de se tournicoter pour tenter de voir ses fesses dans le miroir. Je persiste dans mon mensonge, ouais, elle te va, prend là si tu veux. J'imagine bien qu'elle restera dans son placard, cette veste, assez moche, au demeurant. Elle dit non, ça baille, regarde. Un peu plus tard dans la rue, alors qu'elle ne parlait plus depuis un moment, elle me dit soudainement non mais rassure-moi, cette veste elle ne m'allait pas parce qu'elle était trop petite ou parce que j'ai de trop grosses fesses. Je reste laconique je sais pas, j'ai pas vu tes fesses. Elle insiste, non mais là tu ne me rassures pas. On passe devant un Starbuck Coffee, j'insiste pour en prendre un. Je n'en ai pas envie, j'ai juste envie de détourner l'attention, qu'elle arrête de me parler de ses fesses. Je ne sais pas pourquoi je suis PD, je sais juste pourquoi j'ai surtout pas envie d'être straight. Au Starbuck, elle prend un machiato latte, elle sucre généreusement, elle jette des pincées de cannelle au dessus du nuage de crème qui assomme son café. Elle dit j'ai la bouche sucrée. Je lui demande si elle a vu "J'me sens pas belle". Non pas que ce film soit quelque chose que je suis fier d'avoir vu, j'avoue même ne l'avoir vu que parce que j'adore le jeu d'acteur nonchalant de Julien Boisselier, et uniquement pour ça.
Elle me dit non, pourquoi? C'est l'histoire d'une trentenaire, Marina Fois, complètement psychotique, qui vit à Paris, et qui essaie de se taper un mec, Julien Boisselier. Et lui, quand elle veut, il ne veut pas, et quand il veut, elle ne veut pas. Et je cite en exemple une scène du film où dès elle imagine qu'il l'a quitté alors qu'il a seulement été cherché des croissants. Elle dit ah non, ça à l'air trop nul. Et puis je ne me reconnais pas, j'aime que les films où je me reconnais. Sandra ne se reconnaît pas, j'avale mon hot white chocolat de travers. Chez Gap elle trouve une veste qui ressemble, sans la petite ouverture derrière, cette petite ouverture traite qui s'ouvre et se referme souplement sur une fille à la taille fine qui marche sur les trottoirs comme d'autres sur un catwalk, et qui baille lamentablement chez les autres, celles qui n'ont pas la taille de Carla Bruni (oh non, pourquoi je pense à elle???... disons la taille d'un mannequin cabine, qu'on ne met jamais à l'honneur et qui pourtant font plus d'heures que les "mannequins officiels", fermez la parenthèse). Elle est moche, cette veste, encore plus moche que celle du magasin précédent, que déjà je n'aimais pas. Mais elle dit bon je la prends. Moi je me dis pour la laisser dans ton placard? Elle sort dans la rue avec son sac cartonné en me disant moi j'adore les sacs marqués, je n'ai pas de commodes, alors je les mets dans mon placard pour les sous-vêtements. Elle porte la veste, elle se regarde dans chaque vitrine. Et là je comprends un pan important de la philosophie des fifilles célibattantes trentetantes: elle avait JUSTE envie d'acheter une veste, même si elle ne la portera pas. A la fin je trouve ça injuste, les filles qui fantasment les yeux ouverts, injuste les mecs qui bavent devant les filles et qui ne connaissent pas cette pauvre Sandra, injuste d'être là avec elle, injuste aussi cette solitude que je sens autour d'elle comme le vide au bord d'un gouffre prêt à la happer, injuste les magasins de vestes qu'on achète juste pour acheter, injuste de ne plus pouvoir fumer dans les restaurants, injuste, juste injuste. Une histoire d'amour qui s'arrête et c'est tout son monde qui se fige, toutes ses convictions et les choses qui la rassuraient. Je ne veux pas plaindre cette fille, je ne la connais pas, je ne la rencontrerai probablement plus jamais dans ma vie, et même je la trouve débile. Mais cette solitude-là, ce vide autour de cette mademoiselle Bovary, je trouve ça un peu effrayant.
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